«Villes sans bidonvilles : globalement positif»

Max Hennion est chef d'équipe de l'évaluation du Programme d'appui sectoriel à la résorption de l'habitat insalubre au Maroc.
LE MATIN: Vous venez de présenter l'évaluation finale du «Programme d'appui sectoriel à la résorption de l'habitat insalubre au Maroc». Avant de donner une appréciation, un mot sur ce programme.
MAX HENNION: Le Programme d'appui à la résorption de l'habitat insalubre (PASRHI), signé en décembre 2005 et mis en œuvre jusqu'en 2009, financé à hauteur de 90 millions d'euros par l'Union européenne est un des premiers programmes, avec le secteur de l'eau, d'appui budgétaire à une politique sectorielle, conclu avec le gouvernement du Maroc. L'objectif de ce programme était d'améliorer l'opérationnalité du Programme Villes sans bidonville (PVSB) engagé par le ministère de l'Habitat et de l'Urbanisme (MHUAE) en 2004. Il s'inscrit dans une politique sectorielle plus large qui vise les différents facteurs qui acculaient une part croissante des ménages urbains dans une forme ou une autre d'habitat insalubre et non réglementaire.
Si on devait résumer l'évaluation, peut-on dire qu'elle est globalement positive ?
Les indicateurs quantitatifs ont tous été remplis et même dépassés dans certains cas, mais l'appui de l'UE était de faire mieux, plus efficace.
Quels constats peut-on faire aujourd'hui 6 mois après la clôture du programme ? Le programme était adapté au contexte économique, institutionnel et politique du PVSB et tirait les enseignements de l'expérience nationale et internationale de lutte contre l'habitat insalubre. La gestion budgétaire du secteur programmation et exécution s'est amélioré pendant la réalisation du PASRHI avec une forte contribution de l'assistance technique de l'UE et du ministère. Par contre, il n'y a pas eu de changement notable dans la formulation de la politique gouvernementale de résorption de l'habitat insalubre ni de sa mise en œuvre pendant la période. Le potentiel de la contribution de l'appui budgétaire n'a pas été exploité pleinement. Les conditions de vie des ménages pauvres concernés par la politique de résorption de l'habitat insalubre, ainsi que leur sécurité foncière et leur accès aux services de première nécessité ont certes été améliorées mais je crains que cela ne soit que ponctuel et des questions de fond comme la prise en compte de la participation des gens, l'éloignement dans des zones peu urbanisés restent toujours posées. Dans les villes moyennes, ces problèmes étaient moins visibles mais dans les grandes villes, les bidonvillois nous disaient qu'ils avaient des avantages supérieurs en termes économiques et de proximité de l'école, de l'hôpital... à ce qu'on leur proposait et que donc les réticences à bouger étaient très fortes. Il faut comprendre ces changements de situation, car si le logement est indéniablement un plus, les problèmes s'amoncellent, il faut payer les factures d'eau et d'électricité, les crédits… D'un seul coup, ceux qui étaient dans une économie de subsistance deviennent des consommateurs qui doivent payer. Certains s'organisent spontanément et trouvent des solutions avec les lots de terrain octroyés en trouvant d'autres associés mais tout cela se fait en dehors de l'action publique qui est figée dans des schémas. Dans ce sens, l'aide de l'UE n'a pas donné une impulsion significative aux priorités transversales liées à la gouvernance, au genre et aux aspects environnementaux.
Quand on pense que le sujet même de bidonvilles était un sujet tabou, force est de constater le bilan positif en matière de villes sans bidonville ?
300 000 ménages ont été touchés. Reste que ce phénomène est difficilement quantifiable. Dans un pan du VSB, on devait voir s'il ne naissait pas de nouveaux bidonvilles par satellite. Ce travail devait être fait par une agence spéciale par photo satellite, mais pour le moment le dispositif n'est pas confirmé. On est incapable de dire s'il se crée de nouveaux bidonvilles ; selon mon expérience, il se crée certainement des bidonvilles qui ne sont pas recensés et qui pourront être faits dans le cadre de VSB 3 qui pourrait même l'étendre aux autres phénomènes d'insalubrité. Il y a en effet tout un travail à faire sur le déficit de production en logements et grignoter sur les autres formes d'habitat insalubre comme l'habitat qui menace ruine qui doit être traité progressivement.
Pour revenir à la contribution du programme de l'UE aux villes sans bidonville, que peut-on retenir au-delà de l'impact financier ?
La contribution du programme a été principalement de financer les équipements sociaux de proximité nécessaires pour lancer la dynamique de déplacement des bidonvillois dans les sites de recasement. Les contributions en termes d'amélioration de la programmation et de l'exécution des opérations ont eu moins d'incidence et la durabilité de leurs effets est questionnable. Ces contributions ont par contre permis de créer un laboratoire d'idées parfois nouvelles, parfois en gestion depuis des années, qui ont pu être confrontées à la réalité des pratiques sociales, institutionnelles et opérationnelles prévalant au Maroc. Il en est ressorti un mixte de dispositifs et de processus qui est a priori ce qui correspond à une demande, des attentes et des capacités.
Que peut-on avancer en termes de recommandations ?
On se heurte aujourd'hui, comme l'a indiqué le ministre, au triangle dur Rabat-Kénitra-Casablanca où la valeur du terrain est si élevée, où les ressources du Fonds solidarité et habitat ne sont plus suffisantes. Il faudra mobiliser plus de ressources pour traiter les cas les plus difficiles, là où il y a des tensions foncières, là où il peut y avoir des tensions sociales et des résistances de populations qui ne veulent pas abandonner leur bidonvilles. Il faudra ouvrir aussi sur la qualité du processus c'est-à-dire travailler sur ‘l'offre foncière mieux ciblée, voir des programmations à long terme des efforts de dépenses publiques et élargir la réflexion pour voir comment on peut aider les bidonvillois à améliorer leurs statuts économiques. Leur déplacement doit être accompagné et on doit intégrer les aspects économiques, de création d'emploi, de formation pour éviter les cités potentiellement à problèmes.
Vous parlez d'éventualité de poursuite de partenariat. Un mot sur l'avenir de ce programme ?
Il y a des discussions et une volonté de travailler là-dessus. Ce que l'on ne sait pas, c'est que pour renouveler ce programme, il faudra d'autres stratégies qui préparent le programme Villes sans bidonville de demain et qui tiennent compte des expériences acquises et des déficits constatés. Il faut une stratégie intégrée qui soit à jour, qui prenne en compte la dimension inclusive avec la ville et la dimension de la régionalisation, c'est essentiel. Il faut le faire vite, car ce sera une demande claire. Le Maroc est un des pays émergents qui a pris conscience des préoccupations sociales. Des chercheurs et des experts ont travaillé sur le sujet, sur la maîtrise d'ouvrage sociale. Il y a un processus qu'il faut intégrer. L'habitat insalubre ne peut pas être résolu en tant que tel, mais parce que l'économie de la ville, du pays va croître dans une dynamique qui se décline en synergie et c'est ce que Mr Hejira a souligné dans son discours. La dynamique doit être inclusive avec la croissance et le développement urbain.
La régionalisation est un atout, car il y aura des instances électives plus proches des gens et de cette proximité on attend des réponses pour mieux s'adapter et pour mieux mobiliser des financements. Avec trois échelons, le central, les CL et les communes dont les compétences sont complémentaires et bien articulées, on aura plus de moyens pour avoir plus d'efficacité dans l'utilisation de la dépense publique.
Par Farida Moha | LE MATIN
